Eduard IBANEZ - "El rostre circumscrit"

Après une première rencontre à Vrais Rêves au cours de l'année 2000, lors d'une carte blanche offerte à la galerie Spectrum de Sarragosse, nous avons décidé de poursuivre une relation plus étroite avec Eduard Ibanez car son travail nous avait beaucoup touché et intéressé. Nous poursuivons encore, à ce jour, cette aventure commune se poursuit encore aujourd'hui en 2017 !

Cette dernière exposition est la cinquième présntée à Vrais Rêves.



 
Technique
Argentique Noir et Blanc conventionnel monté sous passe-partout
Texte
CV-Resume
Autres séries
"El rostre circumscrit"
35x45cm ou 45x45cm

Mots-clé associés
noir.et.blanc, portrait, argentique, baroque, humain, mise.en.scène, texture, dessin






 

La présence émergente du visage circonscrit
"Un jour j'ai pris dans mes mains
ton visage Sur lui tombait la lune.
Le plus incroyable des objets
submergé sous le sanglot."
R.M. Rilke



Après s'être saisi du corps, dans sa précédente série photographique, présence physique du visage caché, en l'interprétant comme un torse dénaturé par l'évocation inorganique du monde minéral, ce dernier travail photographique d'Eduard Ibáñez, présenté sous le titre de «Visage Circonscrit», s'affronte au projet de révéler les traits lumineux des visages du point de vue de sa propre perspective esthétique plutôt que d'une opposition entre ce travail et celui antérieurement réalisé, il y a sans doute une complémentarité dans les exposés qui peut être résumée en deux points, d'une part, il y a une continuité dans le déroulement de la recherche de la technique du photomontage qui atteint des résultats de plus en plus sophistiqués, fruits de l'application de procédés successifs aussi élaborés que méticuleux, d'autre part Eduard Ibáñez approfondit sa passion créative envers le corps humain et s'épanche dans le plaisir de son interprétation, en façonnant sa vision esthétique de l'humain au moyen d'un choix personnel de sens de l'équilibre et de la symétrie de la composition classique. Dans ces nouvelles oeuvres les formes végétales et animales sont des complices expressives de l'impression vécue des traits faciaux, ils célèbrent la ductilité organique de ce qui est animé en remplissant de dieux chaque image.
Dans la tradition de la culture occidentale, le visage est le reflet extérieur d'une intériorité, la projection qui manifeste la présence intime d'une subjectivité; il est l'image de l'humain et aussi du divin, signe de spiritualité, refus du corpsobjet. Mais à son tour, le visage est aussi le masque, le loup qui, comme dans le théâtre antique, met en scène un autre être qui n'est pas lui-même. Eduard Ibáñez oscille entre les deux versants, son inspiration partant de l'identification psychologique de la personne photographiée pour arriver à modeler ce visage en figure allégorique à la signification universelle. C'est pour cela que la lecture spécifique du visage humain, réalisée par la prise de vue photographique, ne doit pas être comprise comme un stratagème pour mettre en évidence l'intimité secrète de l'autre, mais comme un acte d'appropriation de son masque. Eduard Ibáñez definit son objectif comme un exercice de circonscription du visage de l'autre, cependant sa concrétion effective ne mène pas à une réduction des éléments essentiels mais elle nous permet de pénétrer dans sa dé-construction. Tâche dé-constructive du visage qui, lorsqu'il est façonné, s'apparente à quelque chose d'inouï, le découvre à nouveau à travers la mise en oeuvre de juxtaposition de différents niveaux de codification visuelle.
Dans le processus de réalisation de l'oeuvre se superposent l'un après l'autre des moments successifs d'action artistique, en premier lieu, on effectue la prise de vue photographique du visage pour, par la suite, intervenir sur l'image directement obtenue en utilisant des couches de résine, en y plaçant des éléments organiques ou en y effectuant quelque effet pictorique. De cette façon, on a créé un genre de mise en scène qui à son tour sera photographié pour qu'enfin l'artiste termine la pièce par l'intervention plastique sur la surface du positif en y portant des tâches, des glacis, des grattages, etc. Malgré la diversité des procédés et des éléments entrelacés, l'image finale frappe par l'unité esthétique qui en découle, et la précision de sa conception structurelle. Donc, le sens de chaque oeuvre est obtenu grâce à la particulière intertextualité de l'image et du signe explicitée dans le processus de son élaboration. Chaque pas fait dans la composition de l'oeuvre mène à une série de strates qui progressivement couvrent en partie le visage, qui en estompent les traits, en le dissimulant pour lui conférer sa nouvelle valeur d'image. Les visages apparaissent comme des présences émergentes, confidents silencieux, non plus dénudés mais revêtus de leur univers de pétales, de feuilles mortes, de plumes, de poissons, d'insectes et de tout un lexique animal et végétal qui forme la base métaphorique de chaque image. On dirait que les visages se dépouillent de leur réalité dans la distorsion de leur représentation et produisent un effet qui va au delà de la réalité, un effondrement de l'ordre naturel du réel. C'est ainsi que les figures représentées, visages qui ont perdu leur contenu psychologique, s'érigent en symboles d'ordre mythologique et religieux. A travers Méduse, Stabat Mater Lacrimosa, La Lune, Le Jardin des Délices, Eduard Ibáñez, crée une opération archéologique, un sauvetage esthétique des arcanes, non pas tant pour les racheter des énigmes que le temps et la culture ont ciselé sur eux, que pour laisser leur beauté nous captiver et faire succomber notre regard devant la force d'une évocation lointaine et onirique.

Enric Mira Pastor
(Traduit de l'espagnol par Annie Balbo et Pierre Saillard)

© Galerie Vrais Rêves 2017