Didier DE NAYER - "Through the past"

Première rencontre, en 1983, avec cet auteur. Elle fût très rapidement suivie par une première exposition à la galerie Vrais Rêves, en 1984. Depuis cette date rencontres et expositions se sont régulièrement déroulées à Lyon, Arles ou Paris. 
A savoir, une video sur cet ami, cet artiste vient d'être terminer. L'auteur de la video, Daniel MEZERGUES. Je vais voir s'il est possible de la mettre en ligne sur notre site afin que vous puissiez la voir ??



 
Technique
Argentique Noir et Blanc conventionnel et plan film argentique
Texte
CV-Resume
Autres séries
"Through the past"
Boite lumineuse de 34x21x10cm

Mots-clé associés
noir.et.blanc, argentique, temporalité, humain, mémoire, photo-montage, volume, empreinte






 

 

Photos de famille... Elles attendaient, bien rangées dans leurs boites ou dans les albums... Souvenirs, si nombreux, toujours beaux, si rarement vains, en noir et blanc... Un matin, Didier De Nayer se prit au jeu de l’inventaire. On l’imagine redécouvrant avec un mélange de surprise et de curiosité, ces photos de famille oubliées, vaguement familières, autant d’escales de vie. Un premier geste photographique de sa famille avait embaumé ces personnages, témoignage aléatoire de petits bonheurs... Un second geste vint mettre en forme le « ça a été » : celui de l’auteur qui, revenu sur les lieux de son enfance, subit de plein fouet cette « goulée de souvenance » si chère à Léo Ferré. L’image du passé heureux et insouciant de l’enfance se superpose à l’image du présent encombré des lieux abandonnés et désertés. Entre les deux images, la mise au point s’avère impossible. Avec les années - cette série a été commencée en 1989 -, les décès, les maladies et le vieillissement inéluctable des différents acteurs des photographies, la série a pris une autre dimension et a gagné en épaisseur... Pour lui, il est encore possible de croire aux images et aux spectres, car «ce qui est devant toi te renvoie à ton image ; ce qui est derrière, à ton visage perdu» (Edmond Jabès)... 

Sophie Bellé - (Assistante à Vrais Rêves)



UNE GOULEE DE SOUVENANCE

Le 45, rue Chaume de la Cueille Poitiers (Vienne), la maison de mes grands parents dans la ruelle aux murs de pierres qui me semblaient immenses à l’époque... Le chemin empierré où j’apprenais cahin-caha à monter sur le petit vélo vert... Les routes dessinées entre les cailloux et les touffes d’herbe pour jouer indéfiniment avec les voitures miniatures... Les jeux avec mon frère sur les murs de la ruelle, dans les anfractuosités des pierres, soldats de plomb, cow-boys, indiens,... un western en réduction... La petite voiture en bois construite par mon père... La lecture des bandes dessinées laissées par mon oncle à la maison, « Zozo roi des neiges », et surtout « Alerte aux avions », le livre sur la défense passive distribué pendant la guerre...
Le banc de pierre, lieu de rencontre et de discussion le soir avec les voisins de passage, du crépuscule jusqu’au clair de la lune en bavardant de tout et de rien, des petits potins locaux... La treille qui gardait un peu d’ombre et de fraîcheur où ma grand mère tricotait et raccommodait, sous le marronnier... Les toilettes au fond de la cour, cabane bancale en planches disjointes... L’odeur envoûtante de la giroflée au printemps dans la cour... Le yucca trop rarement en fleurs planté par ma grand mère venue de Belgique, et les roses trémières devant la porte d’entrée...
Mon grand père midi et soir à l’écoute de ses stations de radio pour avoir toutes les informations, Radio Inter, Europe n°1, Luxembourg et Geneviève Tabouis chevrotant son éternel « attendez-vous à savoir... », les péripéties du procès de Marie Besnard, et les feuilletons radiophoniques qu’on écoutait l’oreille collé contre le haut-parleur du gros poste affublé d’un oeil magique vert, « l’Homme à la Voiture Rouge », « Zappy Max et le Tonneau », « Sur le Banc » avec Jeanne Sourza et Raymond Souplex ...
La cérémonie du rasage le matin, auprès de la porte pour avoir la lumière du jour, devant la petite glace ronde, le blaireau, la mousse blanche et sa fraîcheur, le rasoir affûté sur le cuir tendu... Mon grand père partant faire les courses en vélo, ses cannes en travers sur le porte bagage, et le porte-monnaie rempli des « francs à de Gaulle » et de capsules de Bartissol au cas où il rencontrerait « l’Homme des Voeux »...
Les délicieux « gâteaux collés » de mon quatre heures, au retour de l’école, un sandwich de biscuits Alsacienne avec du beurre au milieu préparés par ma grand mère... L’odeur de la soupe à l’oseille avalée dans la pénombre du soir déclinant ou le jeu avec les petites lettres de l’alphabet installées sur le bord de l’assiette de soupe... Les assiettes à dessert décorées aux chansons françaises, « le son du cor » étant ma favorite... L’éclairage parcimonieux des ampoules électriques de faible puissance... Les mouches zigzaguant autour du tue-mouches en hélice pendu au plafond... La terreur de l’orage, blotti au fond de la pièce dans un coin sombre sur les genoux de ma grand mère encore plus peureuse que moi... L’agonie de ma grand mère dans sa chambre, dans ce grand lit, dans la pénombre, sa main serrée sur la mienne pour un dernier adieu...
La remise, capharnaüm où tous les outils et autres objets avaient leur place attitrée, même les « Chasseurs Français », les « Humanité » et les « Canard Enchaîné » empilés depuis des années... L’odeur particulière du lieu, mélange de différentes essences, moisi, vin, bois, rouille et poussière...La charrette aux bras levés qui attendait un hypothétique cheval... Les jeux sous la moustiquaire poussiéreuse rapportée d’Indochine et les sacs de pommes de terre qui servaient de cabane dans l’appentis où sommeillaient quelques barriques de piquette...
L’odeur de la terre mouillée dans le jardin en haut de la ruelle les soirs d’arrosage et les va-et-vient  avec les arrosoirs entre la maison sans eau courante et le point d’eau au pied du transformateur qui grésillait sa haute tension... La récolte des framboises, le goût de la fraise cueillie encore recouverte de la terre chaude du champ... La chasse aux doryphores et aux hannetons… La sensation d’étouffement en entrant dans la cabane à outils recouverte de tôles rouillées chauffées au rouge par le soleil...
Les escalades et galopades dans le Trait Tabouleau, cow-boy sous un chapeau de feutre rouge, un revolver fabriqué à partir d’un vieux stylo bille, d’une boite d’allumettes et d’un peu de scotch, montant et descendant sans relâche ses lacets escarpés... La rencontre effrayante avec la vieille clocharde barbue, créature Fellinienne, qui pissait debout, les jambes écartées au milieu du chemin... Ce même Trait Tabouleau au retour de l’école en hiver à la nuit tombée avec ma mère en bas dessinant un Picasso dans l’obscurité en agitant sa lampe torche, et  la descente dans le noir enfin rassuré...
Le bruit du bic crissant sur la feuille de papier remplissant le silence de la nuit pendant le sommeil des enfants sur fond de guerre d’Algérie, mon père là-bas, nous ici... Dans le froid de la chambre sans chauffage, les pieds sur la bouillotte, et les yeux grand ouverts sur le plafond regardant glisser les phares des voitures sur la nationale 10 dans le virage de l’avenue de Paris à travers les fentes des volets métalliques... Et ce stylo qui courait sur les pages de la lettre quotidienne racontant nos faits et gestes... L’attente des lettres qui commençaient invariablement par « chers tous »...
Les jeux dans la cour cimentée, les lectures de Tintin, du Club des Cinq et des livres de la collection Rouge et Or, ou  le plaisir permanent de la création avec le Meccano déployé pendant des heures entre la pompe à eau et le banc au thermomètre géant, le jeu des Mille Bornes le soir en famille... Le fracas épouvantable suivi de la descente précipitée des escaliers abrupts du grenier le jour où la foudre tomba sur le peuplier en face de la maison... L’inondation annuelle qui coupait la route et affleurait le plancher de la chambre, avec le gargouillis des bouteilles se remplissant d’eau dans le silence de la nuit, et les rats fuyant par l’escalier de la cave...
Les promenades au crépuscule des soirées sans télévision le long du Clain, la Dinky Toys ou la Norev roulant sur le muret à hauteur d’enfant, promenades jusqu’au Moulin à Parent dans la fraîcheur du soir tombé, accompagnés par les cris nocturnes des bêtes... Les promenades dominicales en vélo, mon père et ma mère avec chacun un enfant sur le porte-bagages...       

Didier De Nayer

"Ce qui importe dans la vie, ce n'est pas ce qui vous arrive mais ce dont vous vous souvenez et comment vous vous en souvenez." (Gabriel Garcia Marquez)

© Galerie Vrais Rêves 2022